Marjane Satrapi et la nouvelle influence de Téhéran

Le cas Marjane Satrapi illustre comment l’attention d’une partie de la gauche occidentale s’est détournée des droits des Iraniennes.

par Sébastien GOULARD

L’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi est décédée le 5 juin 2026. Autrice de bandes-dessinées, réalisatrice, elle a notamment partagé son histoire et celle de sa famille durant la révolution iranienne qu’elle a transposé dans son œuvre maitresse : « Persépolis ». Ce roman autobiographique est d’abord sorti sous forme de bande-dessinée de 2001 (premier volume) à 2003 (quatrième volume), puis a été adapté en long-métrage d’animation en 2007. Marjane Satrapi est alors récompensée du prix du jury du Festival de Cannes. Son roman graphique a été traduit dans une quinzaine de langues et a été vendu à plus de 4 millions d’exemplaires (dont près d’un million en France). Il a connu un grand succès aux Etats-Unis, où il est au programme de certaines études universitaires. De même, le film a fait plus de 1,2 millions d’entrées en France à sa sortie, et a été projeté dans de nombreux pays. En France, des projections sont aussi organisés dans des établissements scolaires :  le film est loué pour ses nombreuses qualités, et le message de libération de la femme qu’il porte.

Une œuvre qui dérange

Cependant, même lors de la sortie du film, certaines critiques, minoritaires, se sont fait entendre. Il s’agissait alors principalement de voix provenant d’Iran. Le Président iranien Mahmoud Ahmadinejad trouvait le film « islamophobe » et « anti-iranien ». Des directeurs de festival avaient aussi fait le choix de ne pas présenter le film pour ne pas vexer les autorités iraniennes. Mais, même à Téhéran, le fim a été projeté, coupé de quelques scènes que la censure trouvait trop sexuellement explicites.

Mais en vingt ans, le contexte a évolué. A l’annonce du décès de l’autrice, les réactions se sont faites beaucoup plus fortes. Il est loin le temps où l’ensemble des médias et des politiques, notamment dans les pays occidentaux, acclamaient Persépolis. En France, le chef de l’Etat ainsi que le gouvernement ont salué « la mémoire de l’immense artiste qui avait transformé une enfance iranienne en fable universelle ». L’ensemble de la classe politique lui a rendu hommage ; une voix cependant s’est fait plus timide : celle de LFI, le parti de gauche mené par Jean-Luc Mélenchon. LFI s’est montré relativement discret dans ses réactions aux multiples violences que le régime iranien conduite contre son peuple, et notamment contre les femmes iraniennes. Lorsqu’en janvier 2026, l’Iran est secouée par des manifestations menée par une jeunesse qui s’insurge contre la répression menée par les Mollahs, les dirigeants de lFI ne voient que protestations contre la vie chère.   

Des réactions similaires ont eu lieu dans d’autres pays, et la figure féministe de Satrapi a été accusée de colonialisme ou encore d’islamophobie.

Une artiste engagée pour la jeunesse iranienne

Ces réactions peuvent s’expliquer par le fait que Marjane Satrapi était devenue une figure forte de la lutte contre le régime iranien, et soutenait le mouvement « Femme, vie, liberté ». Elle avait ainsi dirigé un livre collectif sous ce titre en 2023, pour sensibiliser le public français à cette cause.

Son nom avait été proposé pour recevoir la Légion d’Honneur, mais Marjane Satrapi avait décliné cette récompense pour manifester son désaccord avec le Président Emmanuel Macron : l’artiste regrettait que la France continue à accorder des visas à l’entourage de dirigeants de la République islamique. L’artiste militait pour la chute du régime islamique en Iran.

Un succès pour Téhéran

Le manque de réactivité d’une partie de la gauche occidentale, et d’une certaine jeunesse, marque un succès pour la République islamique d’Iran. En vingt ans, l’œuvre de Marjane Satrapi qui incarnait la lutte pour le droit des femmes, est taxée d’islamophobie. La défense des Iraniennes n’est plus une cause majeure pour les jeunes occidentaux qui lui préfèrent les causes (elles aussi) honorables des droits des Palestiniens et des minorités musulmanes en Europe. Les choix politiques de Téhéran ont détourné les yeux d’une partie de la gauche occidentale de la situation en Iran au profit du conflit israélo-palestinien.

Avec le cas Satrapi, on constate que l’’Iran, si elle n’a pas tous les moyens technologiques pour combattre ses adversaires dans la crise au Moyen-Orient, est en bonne posture sur le terrain culturel ; la proximité de Téhéran avec la cause palestinienne lui a permis de faire taire les critiques d’une partie de la gauche occidentale, et l’une des conséquences est un certain oubli des Iraniennes.

Femme, Vie, Liberté.

Sébastien GOULARD

Sébastien Goulard est consultant chez Cooperans, cabinet de conseil spécialisé en relations internationales.

Il est également le fondateur de Diplomarty.

Sébastien Goulard est titulaire d’un doctorat en études de développement régional de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris. Il a participé à plusieurs programmes de recherche européens axés sur l’urbanisation durable en Chine.

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