par Farwa IMTIAZ
À sa sortie en décembre 2025, le film Dhurandhar a été rapidement accueilli comme un nouveau succès commercial dans le genre lucratif du film d’espionnage bollywoodien, les recettes au box-office dépassant largement les 350 crores dans les semaines suivant sa sortie. Les critiques nationaux ont salué les performances de Ranveer Singh et d’Akshaye Khanna, tandis que de nombreux spectateurs ont qualifié le film d’expérience captivante, portée par une intrigue d’espionnage sous-jacente.
Le succès de Dhurandhar révèle toutefois une face plus sombre : celle d’un cinéma indien qui se concentre de plus en plus sur une idéologie nationaliste, dans laquelle la complexité des relations géopolitiques est simplifiée en oppositions familières, au point d’étouffer toute compréhension populaire nuancée sous des proclamations de nationalisme.
Du divertissement à la fabrication de mythes nationaux
Plutôt que de construire un récit géopolitique complexe, Dhurandhar dresse le portrait du Pakistan comme un ennemi implacable, réduisant tout un peuple et un mouvement politique à des exigences du nationalisme indien. Le synopsis suit un agent des services de renseignement indiens infiltré dans la ville de Karachi, cité à l’histoire riche, mais que le film choisit de représenter comme un simple foyer du terrorisme.
Au Pakistan, des responsables politiques ont vivement dénoncé ces représentations. Le gouvernement provincial du Sindh a, pour sa part, annoncé son propre film, Mera Lyari, présenté comme une tentative de refléter le véritable visage du quartier : un lieu de culture, de résilience et de paix, constituant un rejet direct de la version unilatérale proposée par Dhurandhar.
Déformation du Baloutchistan et guerre par procuration
Des acteurs régionaux ont critiqué Dhurandhar pour sa représentation des Baloutches comme des criminels et des terroristes. Mir Yar Baloch, représentant baloutche, a déclaré que le film ne montre ni l’histoire ni la culture baloutches et qu’il présente à tort les Baloutches comme célébrant des événements tels que les attentats de Mumbai du 26/11.
Par ailleurs, de nombreuses sources et analystes de la région estiment depuis longtemps que des groupes militants tels que l’Armée de libération du Baloutchistan (BLA) sont utilisés comme instruments dans un jeu géopolitique plus vaste. Selon des briefings sécuritaires et des renseignements issus de sources ouvertes, certains acteurs en Inde auraient, à divers moments, apporté un soutien logistique, financier ou stratégique à ces forces, facilitant des attaques transfrontalières contre les forces de sécurité et les infrastructures pakistanaises. Ce type d’intervention est connu sous le nom de guerre par procuration.
L’effacement de la réalité pakistanaise de la lutte antiterroriste
Les efforts du Pakistan dans la guerre internationale contre le terrorisme sont considérables, mais demeurent souvent absents des récits dominants. Des dizaines de milliers de militaires et de civils ont perdu la vie, et l’économie du pays a supporté des coûts colossaux dans la lutte contre les réseaux extrémistes. Dhurandhar évite cette réalité et présente au contraire le Pakistan comme une source majeure de déstabilisation et de danger. Cette approche efface le rôle de première ligne joué par le Pakistan dans la lutte contre le terrorisme et réduit un pays marqué par la résilience et le sacrifice à un simple antagoniste au service de l’effet cinématographique.
Le spectre du conflit de mai 2025
L’ambiguïté des conflits réels ne peut jamais être pleinement contenue par le cinéma. En mai 2025, une guerre de quatre jours impliquant missiles, drones et artillerie a opposé le Pakistan et l’Inde, constituant le plus important affrontement militaire qu’ait connu la région depuis des décennies. Les violences ont été marquées par des frappes en profondeur et des échanges de tirs intenses, avant qu’un cessez-le-feu ne soit négocié le 10 mai.
Même l’armée indienne a reconnu la perte d’avions de chasse lors de ce conflit, tandis que le Pakistan a affirmé avoir abattu certains des appareils les plus modernes utilisés par l’Inde. À la suite de l’incident, le président américain Donald Trump a, à plusieurs reprises, évoqué le nombre d’avions indiens détruits. Ainsi, même lorsque l’Inde échoue sur le champ de bataille, un récit d’invincibilité continue d’être véhiculé par Bollywood. Des films tels que Dhurandhar transforment les contraintes stratégiques concrètes du monde réel en victoires filmiques, mettant en scène un renseignement parfait, des missions héroïques et une suprématie totale. Ce faisant, l’industrie cherche à forger une image de puissance nationale davantage présente à l’écran que dans la réalité.
Récits culturels et avenir du dialogue sud-asiatique
L’adoption d’éléments antagonistes dans le cinéma bollywoodien à des fins commerciales n’est pas nouvelle : le nationalisme fait vendre. Toutefois, lorsque le divertissement se substitue à un débat informé, il fragilise les fondements d’un discours régional sain.
Le métissage culturel, l’interdépendance économique et l’entrelacement des tissus sociaux de l’Asie du Sud présentent une histoire riche et commune, que Dhurandhar réduit à une version consumériste de l’ennemi. Les nombreux appels à l’engagement diplomatique et à la paix, le refus des stéréotypes généralisants et la défense de la coexistence ont longtemps été des caractéristiques du discours pakistanais, auxquelles le film oppose une obsession de la confrontation et de la diabolisation.
La véritable tragédie ne réside pas dans le fait que Dhurandhar s’inscrive dans un récit fallacieux éprouvé de longue date, mais dans la nécessité, pour les sociétés des deux côtés de la frontière, de bénéficier de lectures plus authentiques, plus contextualisées, plus nuancées et plus humaines afin d’ouvrir la voie à une paix durable.





